Carnaval_de_Lanz
            

De belles partitions pour agrémenter une journée peu ensoleillée : d'abord le Carnaval de Lanz, que je suis en train de travailler en ce moment. C'est une mélodie que j'ai entendue pour la première fois lors de la visite des Seuvetons de Béarn à Buxerolles pour la fête des Provinces Françaises et les 30 ans des Virouneux d'O Bourg : un flûtiste équipé d'une flûte béarnaise à trois trous (c'est notamment le luthier Omblatte qui fait ça, si j'ai bien compris) jouait cette belle mélodie à la fin de la soirée passée entre musiciens et danseurs. Il faisait ça avec une aisance absolument terrible, ça m'a épatée ^^. Ils étaient deux flûtistes en possession de la fameuse flûte à trois trous, et la particularité de cette flûte, c'est qu'elle se tient à une seule main, ce qui libère l'autre main pour taper sur une percussion. Les notes sont modulables par le souffle : chaque combinaison de doigts donne une note qui se transforme par le souffle en une série d'harmoniques. Par exemple, le do se transforme avec la variation du souffle en mi, sol, do à l'octave, mi aigu, sol aigu. Idem pour toutes les autres notes. C'est une série monstrueuse de combinaisons à apprendre par coeur, c'est beau, j'adore.
            

Fl_te___trois_trous
Flûtes à trois trous

             

Et puis Miz Kerzu, qui est une mélodie d'une beauté hors pair lorsqu'elle est jouée à deux voix. Miz Kerzu a fait l'objet d'un enregistrement à la guitare et à la flûte il y a un peu plus d'un mois, et je me souviens qu'à la sortie de cet enregistrement dans les bacs, j'en avais été très insatisfaite pour deux raisons. La première raison était le craquement de la flûte au mauvais moment : elle n'a jamais aimé les suraigus, et me le fait savoir avec insistance dès que je tente de rouvrir les négociations. La deuxième raison était mon orchestration personnelle : j'avais dans la tête un schéma de première-voix et de deuxième-voix que je voulais appliquer sur le morceau, qui serait alors joué un nombre défini de fois. J'ai négocié avec Partenaire, et le morceau fut joué le nombre de fois en question. Mais mon schéma a fait faillite peu avant la fin : je me suis trompée dans les voix, je n'étais pas satisfaite de ma prestation. Le craquement de la flûte a été réparé avec soin et délicatesse, mais l'inversion des voix n'a pu être corrigée et me hante à ce jour. C'est pour cela que je ne suis pas contente de cet enregistrement, même s'il est très beau en lui-même, et même s'il paraît impeccable à une oreille étrangère.

            

Miz_Kerzu_calligraphie

             

Un autre enregistrement que j'aime beaucoup est celui de Rose of Rabbit, c'est une mazurka irlandaise du plus bel effet. Très soigneusement jouée, car pas toujours évidente dans les enchaînements des notes, elle est enchantante. Elle n'a pour l'instant qu'une voix principale : il y en aurait peut-être une deuxième à trouver, mais j'aurais trop peur de gâcher l'enregistrement. La flûte n'a pas osé craquer : elle retourne à ses racines, c'est une flûte allemande jouée par une demoiselle anglaise, elle n'ose plus craquer lors des morceaux à tessiture moyenne, plutôt au contraire. Elle s'en amuse, elle s'éclate, elle se décuple en une explosion de son et de voix, nourrie à l'amour et à l'eau fraîche.
               

Rose_of_Rabbit__mazurka_
               

Et enfin, une partition bretonne, une andro hanter-dro. J'avoue tout de suite que je n'ai aucune idée de la manière dont cette musique se joue réellement... et d'une certaine manière, ça m'arrange, car ça me laisse une liberté supplémentaire. J'aime cette musique, j'aime la manière dont elle se présente. Je peux varier le tempo, je peux aller vite ou lentement comme ça m'arrange : pour moi, la deuxième partie se joue rapidement, et la première est sujette à variations : d'abord lentement, puis en accélérant, je trouve ça beau. Mais comme le diront ceux qui ont déjà joué de la musique avec moi, je suis difficile à suivre quand je m'emballe. Et là, cette musique m'embarque dans un tourbillon de doubles-croches, je m'envole avec elle, on se serre de plus en plus fort et on s'enroule l'une autour de l'autre pour ne pas se perdre dans l'orage, car je ne veux pas la perdre, j'y tiens, et elle tient à moi, on s'entend et on s'aime... j'avais prévenu que j'étais difficile à suivre quand je m'emballais ^^.

                

Andro_hanterdro_Klamm

             

Tous ceux qui se voient en photo ou qui s'entendent par le biais d'un enregistrement s'accordent pour dire qu'ils n'aiment pas leur image ou leur voix, ou bien qu'ils auraient pu faire mieux. Les artistes qui font des expositions sont rarement contents à cent pour cent de leurs tableaux, sinon ils ne les exposeraient pas, ils les garderaient pour eux. On n'expose que ce au sujet de quoi on ne craint pas la critique, qu'on dit. Difficile à affirmer, car tout artiste qui vaut son poids en pain de mie expliquera volontiers que chaque tableau renferme une petite partie du coeur de l'artiste, chaque morceau joué et enregistré exploite et modifie une partie du coeur du musicien. Le musicien évolue avec les morceaux qu'il joue, il en est dépendant, c'est une drogue qui comme toute drogue finit par modifier son organisme.
               
Je me souviens difficilement d'une Emily sans instrument dans les mains : comme beaucoup d'enfants dans les années 80, j'ai reçu en cadeau un harmonica orange avec huit petits trous de rien du tout et un xylophone de toutes les couleurs qui émettait un octave composé de notes plus fausses les unes que les autres. Le premier instrument "sérieux", ça a été un violon d'étude et quatre ans de cours avec le professeur qui allait avec. De nombreux livres et deux examens plus tard, j'étais contente d'abandonner le violon à mon arrivée en France en 1997. Le premier cadeau que m'a offert la France était un apprentissage de flûte à bec avec une classe de gamins de 12 ans : la première semaine, on a étudié le sol, et la deuxième semaine, le la. Infernalement long. Donc mes parents ont fait l'acquisition d'une méthode de flûte à bec dénommée Abracadabra : au bout de deux mois, j'avais un niveau suffisamment correct pour entrer dans le groupe des troisièmes... maintenant, j'en rigole, c'est ridicule, mais à l'époque, une petite gamine de sixième qui parlait à peine le français et qui était entrée dans un groupe composée d'adolescents de 15 ans, c'était un beau symbole : la musique comme langue internationale, comme qui dirait.
            
J'ai eu un professeur de flûte à bec anglais nommé Geoffrey, barbu et avec les yeux bleus pétillants, je me souviens d'une mélodie du compositeur italien Marcello qu'il me faisait jouer. Son objectif, c'était que je joue la mélodie mieux que lui. Je n'ai jamais réussi - j'essaie encore de temps en temps, car j'ai conservé l'enregistrement sur une disquette - mais c'était la première (et la seule) fois qu'un professeur me disait une chose pareille.
               
J'ai eu un professeur de piano nommé Michel, un français qui était avant tout accordéoniste et qui enseignait le piano pour arrondir ses fins de mois entre deux bals musette. J'en étais folle amoureuse, au point d'enlever à la pince à épiler les petits poils fins qui poussaient sur mes doigts pour paraître impeccable devant lui. L'insouciance des gamines de 14 ans... Il était génial comme professeur, et je n'ai jamais su s'il s'était rendu compte du fait que je ne déchiffrais pas les partitions de main gauche : je lui demandais de jouer le morceau, et je mémorisais la position de ses doigts. Chose qui n'était pas terriblement maline, car maintenant, j'aimerais bien avoir plus d'aisance pour la déchiffrer, cette clé de fa.
               
J'ai eu un nouveau professeur de violon, après toutes ces années. J'avais arrêté le violon à mon arrivée en France avec l'excuse officielle de ne pas avoir trouvé un professeur qui parlait anglais, sachant que je ne parlais absolument pas le français. Plusieurs concerts de musique classique m'avaient pourtant donné l'envie de me remettre au violon, et quand je finis par trouver une professeur - deux ans et une bonne maîtrise de la langue française plus tard - elle était anglaise. Elle s'appelait Cathy, ou Kelly, un nom comme ça, et elle avait les cheveux courts.
                
Puis ça a été le conservatoire... une aventure merveilleuse, que j'aimerais bien renouveler. J'y ai été prise en flûte à bec, car il a fallu choisir entre les instruments : la liste d'attente pour les cours de piano s'allongeait à vue d'oeil, et j'aimais mieux jouer avec des gens de mon âge qu'avec des enfants de cinq ans, et vu le niveau que j'avais en matière de violon, il valait mieux prendre la flûte.
            
On dit beaucoup de bien du conservatoire. Mais à la sortie de ces institutions, lorsqu'on intègre le monde des groupes folk, un passage au conservatoire vous transforme en bête de foire : là où tout le monde apprend les morceaux d'oreille et joue à l'unisson, le conservatorien, lui, déchiffre les partitions, imagine et écrit des voix supplémentaires, écrit des partitions, prend la dictée et orchestre ses morceaux de manière à mettre chaque instrument en valeur. Il fait un peu peur aux gens, ce conservatorien, car ils se disent qu'il va vouloir tout révolutionner, tout casser, tout reprendre à zéro, injecter de la rigueur dans les répétitions, qu'on ne pourra plus s'amuser comme avant. Alors que souvent, tout ce qu'il veut, c'est être accepté pour ce qu'il est : un musicien comme les autres.